L'influence de saint Antoine le grand

Saint Antoine a été un moine exceptionnel du désert. Il fut un de ceux qui jouissaient d'une réputation au-dessus de la moyenne. Même la lecture du récit de sa vie a suscité de nombreuses vocations de moines. Lisons le témoignage de Saint Augustin écrit en l'an 400.

 

Nous eûmes la visite, Alypius et moi, d'un de nos concitoyens d'Afrique, Potitianus, l'un des premiers officiers militaires du palais. J'ai oublié ce qu'il voulait de nous. Nous nous assîmes pour nous entretenir. Alors, il fut amené par la conversation à nous parler d'Antoine, solitaire d'Egypte, dont le nom si glorieux parmi vos serviteurs nous était jusqu'alors inconnu. Il s'en aperçut et s'arrêta sur ce sujet ; il révéla ce grand homme à notre ignorance, dont il ne pouvait assez s'étonner. Nous étions dans la stupeur de l'admiration au récit de ces irréfragables merveilles de si récente mémoire, presque contemporaines, opérées dans la vraie foi, dans l'Église catholique. Et nous étions tous surpris, nous d'apprendre, lui de nous apprendre ces faits extraordinaires.

Et ses paroles roulèrent de là sur ces saints troupeaux de monastères, et les parfums de vertu divine qui s'en exhalent, sur ces fécondes aridités du désert, dont nous ne savions rien. Et à Milan même, hors des murs, était un cloître rempli de bons frères, élevé sous l'aile d'Ambroise, et nous l'ignorions. Il continuait de parler, et nous écoutions en silence ; et il en vint à nous conter, qu'un jour, à Trèves, l'empereur passant l'après-midi aux spectacles du cirque, trois de ses compagnons et lui allèrent se promener dans les jardins attenant aux murs de la ville ; et comme ils marchaient deux à deux, l'un avec lui, les deux autres ensemble, ils se séparèrent. Ceux-ci, chemin faisant, entrèrent dans une cabane où vivaient quelques-uns de ces pauvres volontaires, vos serviteurs, à qui le royaume des cieux appartient (Matthieu 5, 3), et ils trouvèrent un manuscrit de la vie d'Antoine. L'un d'eux se met à lire ; il admire, son cœur brûle, et tout en lisant, il songe à embrasser une telle vie, à quitter la milice du siècle pour vous servir : ils étaient l'un et l'autre, agents des affaires de l'empereur. 

Rempli soudain d'un divin amour et d'une sainte honte, il s'irrite contre lui-même, et jetant les yeux sur son ami : « Dis-moi, je te prie, où donc tendent tous nos travaux ? Que cherchons-nous ? Pour qui portons-nous les armes ? Quel peut être notre plus grand espoir au palais que d'être amis de l'empereur ? Et dans cette fortune, quelle fragilité ! Que de périls ! Et combien de périls pour arriver au plus grand péril ? Et puis, quand cela sera-t-il ? Mais, ami de Dieu, si je veux l'être, je le suis, et sur l'heure ».

Il parlait ainsi, dans la crise de l'enfantement de sa nouvelle vie ; et puis, ses yeux reprenant leur course dans ces saintes pages, il lisait, et il changeait au dedans, là où votre œil voyait, et son esprit se dépouillait du monde, comme on vit bientôt après. Et il lisait, et les flots de son âme roulaient frémissants ; il vit et prit le meilleur parti, et il était à vous déjà, lorsqu'il dit à son ami : « C'en est fait, je romps avec tout notre espoir ; je veux servir Dieu, et à cette heure, en ce lieu, je me mets à l'œuvre. Si tu n'es pas pour me suivre, ne me détourne pas ». L'autre répond qu'il veut aussi conquérir sa part de gloire et de butin. Et tous deux, déjà vos serviteurs, bâtissent la tour qui s'élève avec ce que l'on perd pour vous suivre (Luc 14, 26-35). Potitianus et son compagnon, après s'être promenés dans une autre partie du jardin, arrivèrent, en les cherchant, à cette retraite, et les avertirent qu'il était temps de rentrer, parce que le jour baissait. Mais eux, déclarant leur dessein, comment cette volonté leur était venue et s'était affermie en eux, prièrent leurs amis de ne pas contrarier leur résolution, s'ils refusaient de la partager. Ceux-ci, ne se sentant pas changés, pleurèrent néanmoins sur eux-mêmes, disait Potitianus. Ils félicitèrent pieusement leurs camarades, se recommandant à leurs prières. Ils retournèrent au palais, le cœur traînant toujours à terre, et les autres, le cœur attaché au ciel, restèrent dans la cabane. Tous deux avaient des fiancées qui, à cette nouvelle, vous consacrèrent leur virginité.

Saint Augustin, Confessions, livre 8, chapitre 6, n°14-15.

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